Une série de deux comic-books parus en France dans la collection Panini 100% Marvel, “Les Éternels” (“Eternals”) de Neil Gaiman (scénario) et John Romita, Jr. (dessins) est intéressant à plus d’un titre. L’auteur, à qui on doit un de plus beaux comic-book du XXème siècle, la série des “Sandman” (dont le tome 1 est d’ailleurs réédité le mois prochain) ou de passionnants romans de SF comme “Anansi Boys”, se livre en effet à un jeu de reconstruction savant d’une série conçue à l’origine par Jack Kirby dans les années 70. Les Éternels, sous la plume du créateur de quelques figures majeures de la bande-dessinée comme Fantastic Four, les X-Men ou Hulk, étaient des Dieux, assez hiératiques, voire limite pompeux, en tout cas très sérieux comme à peu près tout ce qu’a pu produire Kirby sans son acolyte le scénariste malicieux Stan Lee, qui au contraire cherchait plutôt à parler des hommes derrière les masques dans une optique pop art tout aussi subtile et durable que celle de Warhol, Liechtenstein, Bob Dylan, Phil Spector ou Thomas Pynchon à la même époque.
Gaiman, avec l’aide d’un dessinateur assez classique, digne rejeton de son papa qui donna ses lettres de noblesse au Manhattan de Spider-Man/Peter Parker à la fin des swinging sixties, réactive donc ces “Dieux” assez vieillots, véritable statues tutélaires, et ce de manière littérale: suite à une menace de nature cosmique, les Éternels, qui “dormaient” depuis des siècles dans la peau de différents être humains à l’insu de ceux-ci, se réveillent chacun leur tour. Gaiman s’attache particulièrement à quatre d’entre eux, un ado star de la télé-réalité, un infirmier malchanceux, un homme politique tendance totalitaire et une organisatrice de soirées branchées, ce qui leui permet de décrire une Amérique en déclin, obsédée par la célébrité, le 11 septembre (Gaiman utilise avec subtilité la trame contemporaine des séries Marvel de l’époque, avec sa “Civil War” où le gouvernement somme les surhumains de se faire recenser pour travailler pour l’État), ou des clochards au fin fond d’une backstreet de Manhattan peuvent se révéler être des Dieux en sommeil. Bref, comme dans son passionnant roman “American Gods” il se livre à un exercice de haute voltige sur le parallélisme entre mythologies et super-héros, le besoin contemporain de “héros” à admirer ou à débiner- et pas qu’aux Etats-Unis !- de “héros” ou de célébrités servant d’éxutoires (télé-réalité, succés monumental des séries “Spider-Man” et “Batman”, presse à scandale et émission type “Le petit journal” devenues “hype”). Et Gaiman mets en place des éléments pour aller plus loin dans la suite de la série, sous sa plume ou sous une autre, tant les relations entre chaque Éternels offrent de variations sur le thème de “l’éternel” : retour, amour qui défie le temps, déclin des Empires..
.
à noter qu’en ce moment dans les kiosques, au sein de la revue “Marvel Heroes”, on peut lire depuis quelques mois la nouvelle série “Mighty Thor”, ou le scénariste JM Straczinsky se livre à un exercice du même genre: la réactivation, en partant de presque rien- une ville minuscule au fin fond de l’Ouest américain- de l’univers mythologique d’un fameux perso Marvel, le susnommé Thor, “Dieu” Viking du tonnerre- c’est passionnant, drôle, intelligent, et visuellement très beau grâce au frenchy Olivier Coipel.